LA MÉTAMORPHOSE DE L'IMAGE

 

 

Le 5 novembre 1994, un samedi, nous avons pris le train de banlieue en direction de Stockholm. Autour de la station de Karlberg, où nous sommes descendus, les habitations s'entassent sur les côtes. Il faisait noir et pour un instant nous nous sommes retrouvés à Rio de Janeiro: le quai désert et les points lumineux des favelas scintillant dans le lointain. Une boîte de bière vide cliquetait dans l'escalier roulant. Nous avons tourné à gauche, puis de nouveau à gauche avant de sonner à la porte de la maison de Rörstrandsgatan 33 où se trouve l'atelier de Torsten Jurell.

Entourés de bas-reliefs et de peintures nous avons discuté pendant quelques heures. Ensuite, nous sommes partis à Stockholm Sud, en métro, pour prendre une pizza chez l'artiste et y continuer notre discussion.

Monsieur K est une unité terminée, une totalité qui transmet son message de manière tout à fait remarquable. Torsten Jurell lui-même considère que L'affaire de la dialyse continue et achève le sentiment déjà caractérisé dans Monsieur K. Cependant, nous constaterons que L'affaire de la dialyse ouvre le chemin à Ossietzky qui à son tour ouvre le chemin à d'autres...

Voilà: nous pénétrons Portrait, Pensées nocturnes et La sÏur de Nefertiti, ensuite nous regardons de près L'Allemagne et Ossietzky. Entre cette gravure sur bois et les différentes versions des trois autres Ïuvres quelque chose se passe. Le langage pictural n'est plus le même.

La touche est plus brutale, les métaphores plus accentuées. L'autorité de la composition est plus prononcée. Monsieur K, dont le point de départ est la lecture du Procès de Franz Kafka, paraît presque neutre à côté de L'affaire de la dialyse, qui émane d'un événement concret, une violation du droit.

Cependant, c'est Ossietzky l'Ïuvre la plus dangereuse.

Kafka n'avait pas pour but d'atteindre à un public. Jurell, par contre, tient à son public, il veut le toucher. Ce n'est pas le talent des gens riches ou des gens qui ont du pouvoir qui décide si un tableau ou un bas-relief attirera l'attention. Jurell s'attache à exposer dans les galeries ou dans d'autres salles. Il persiste à croire qu'il n'y a pas de contradiction entre "faire des Ïuvres qui se vendent" et "créer des Ïuvres d'art de grande qualité". Heureusement, il ne sait pas que depuis 1857 c'est l'échec qui rend l'Ïuvre authentique.

Jurell vise haut, ses ambitions sont grandes. Avec son Ïuvre il désire résumer ses expériences du temps contemporain. En réunissant dans la pensée toutes ses images nous nous imaginerons le rythme de la vie, les gagnants et les perdants, ceux qui rongent et ceux qui nourrissent; ensemble ils forment la une d'un journal imaginé.

Les expositions, la rencontre avec le public couronnent son travail.

L'idéal artistique de Jurell, son éthique romantique, implique aussi qu'il travaille avec audace. Il fait ce qu'il veut faire sans savoir à qui vendre et où exposer. Il n'y a pas d'hypothèques sur les Ïuvres d'art de Torsten Jurell.

-- Pourquoi La sÏur de Nefertiti est-elle concave?

-- Le nez ne sort pas, c'est la joue qui est enfoncée.

En tournant la création pour y tailler la réalité sens dessus dessous Jurell a découvert qu'on ne distingue pas ce qui est concave de ce qui est convexe. Ce sont des volumes identiques.

Remarquez comment la femme de Pensées nocturnes, les bras croisés, respire la mélancolie sans pour autant tomber dans le désespoir ou dans l'angoisse. Le weltschmerz de Jurell ne le pétrifie jamais. A l'aide de la masse et du ciseau à bois, du pinceau et du couteau, l'artiste visualise des variations modales des différents chemins du destin. Ses Ïuvres nous invitent à les lire comme des cristallisations.

La sÏur de Nefertiti, Pensées nocturnes et Portrait -- trois incarnations différentes d'une image originelle: une femme, extrêmement belle, qui souffre et qui, dans sa douleur, devine le destin. Jurell nous explique que pour lui, ces femmes expriment le même idéal de beauté, la Sainte Vierge -- il s'agit donc d'une seule et même personne. Néanmoins:

-- La sÏur de Nefertiti est une solitaire.

Jurell change l'ordre du triptyque. Il nous montre d'abord Portrait, continue avec Pensées nocturnes et termine par La sÏur de Nefertiti. Or, en lui demandant qui ce portrait représente nous comprenons que la chronologie devrait commencer par Pensées nocturnes qui se reflète dans Portrait au moment où La sÏur de Nefertiti se crée. Ces trois images se forment en même temps que les variations sur Monsieur K et sur Ossietzky.

-- Pourquoi Ossietzky sera-t-il une figurine?

-- Dans cette Ïuvre, peut-on penser une autre historicité, une autre ouverture de l'événementialité?

Le 23 novembre 1931 Ossietzky fut jugé coupable de haute trahison. Il alla en prison le 10 mai 1932. Ensuite, il fut relâché, puis de nouveau enfermé. Le 23 novembre 1936 il obtint le prix Nobel de la Paix.

Le crime de Carl von Ossietzky était d'avoir révélé comment l'Allemagne s'était armée en secret pour la guerre. Or, cet armement constituait, comme nous l'a montré entre autres l'écrivain suédois Jan Myrdal, un acte de violation de la loi, de la constitution et des traités internationaux.

Ossietzky est mort le 4 mai 1938 par suite des sévices subis dans le camp de concentration.

En 1991 une révision du procès a été demandée à la Cour allemande. Or, la Cour a confirmé la condamnation de Carl von Ossietzky. L'intérêt d'état est supérieur aux droits allemand et international et à la morale: «Dem eigenen Staat hat jeder Staatsbürger die Treue zu halten.»

De cette affaire une illustration aurait pu naître, un tableau de genre de l'injustice. Torsten Jurell évite de parler de l'inspiration. Il préfère dire que ses Ïuvres naissent d'une vision organique, qu'elles constituent les doigts d'une main ou les branches sortant d'un tronc d'arbre sans que la totalité soit évidente d'avance.

Il est remarquable que Jurell, dans son bas-relief, soit entré directement dans cette double exposition du temps que signifie le deuxième procès de Carl von Ossietzky. Le personnage de Monsieur K est toujours vivant et son homologue de L'affaire de la dialyse nous frappe directement par son expression. Ossietzky, par contre, est une toute petite figure.

L'idéologie, la production, le style: d'un côté nous voyons le niveau manifeste de L'Allemagne et Ossietzky qui nous invite à croire que le sujet de l'Ïuvre est une violation du droit; de l'autre c'est le tissu de la réalité qui submerge la composition.

Voilà peut-être la raison pour laquelle Jurell tient Ossietzky à distance. Car, Ossietzky représente une direction dont la suite n'est pas encore déterminée. Le monde va mal, le tableau est sombre, on dirait presque obscur. Ce bas-relief révèle une situation où chaque choix d'une voie est irrationnel, inacceptable, déraisonnable.

Entre les manteaux noirs une ville est en feu, La guerre comme une scène de théâtre.

Les masques grotesques qui entourent Monsieur K ainsi que la femme de L'affaire de la dialyse sont maintenant accolés aux visages, sont devenus des caractères. Les responsables se tordent les mains en gestes bigotes, pour éviter de décider entre le mal comme souffrance et le mal comme malentendu ou comme crime. Avec L'Allemagne et Ossietzky Jurell brise le cadre de son esthétique.

Il a failli perdre le contrôle de l'image, il est sur le point de passer les limites pour se retrouver dans un no man's land. Nous pourrions aussi dire qu'avec cette Ïuvre, Jurell s'est de nouveau placé à la ligne de démarcation, là où naît l'Ïuvre d'art.

Comprimons nos observations en indiquant ce qui unit les triplicités apparemment disparates: d'un côté Monsieur K, L'affaire de la dialyse, L'Allemagne et Ossietzky et de l'autre Portrait, Pensées nocturnes, La sÏur de Nefertiti. Torsten Jurell est moderne puisqu'il semble plus ancien. Il y a une dissemblance essentielle entre le modernisme de Jurell et celui de ceux qui de nos jours passent sous ce qualificatif. Chez Jurell il s'agit avant tout d'une irréalisation analogue et parallèle: la renaissance de la passion. C'est la passion qui réunit ces Ïuvres.

En pleine nuit nous avons traversé la capitale suédoise dans un train de banlieue bondé d'adolescents rentrant chez eux. Tous étaient à moitié endormis, la tête ballante comme une tulipe qui commence à se faner. A chaque station on entendait un soupir faible et patient, ou parfois, un gémissement indiquant des rêves troublants. Quand les portes s'ouvraient au vent glacial quelques-uns se dégageaient de la foule. Arrivés à Norrviken, nous aussi sommes descendus du train.

 

 

Stockholm le samedi 12 novembre 1994

Lars Andrée och Marianne Fors